Toutes les options sont ouvertes pour Carrefour Belgique, déclare le groupe Carrefour, dont l’état-major s’est livré à une revue sans tabous de ses opérations internationales. France, Brésil et Espagne sont les trois marchés sur lesquels le groupe entend se concentrer. Pologne, Argentine et Belgique sont versés dans un pool de reporting qui forme en quelque sorte un sas, en attente d’identifier une hypothèse de sortie, vente ou continuité valide, ou encore toute combinaison de ces différentes voies. Ce “toutes les options” s’abstient de lister lesquelles. C’est un exercice auquel Gondola a tenté de se livrer.
Disclaimer
Cet article est tiré de l'édition mars 2026 du magazine Gondola.
1. Carrefour Belgique revendu dans son ensemble
Probabilité : 1/5
Autant le dire, c’est le scénario le plus improbable. Celui d’un acteur suffisamment puissant et confiant que pour s’engager à une reprise de Carrefour Belgique dans son intégralité: les services centraux, les 40 hypermarchés, les 43 Carrefour Market exploités en propre, le très atypique (et rentable) magasin Rob. Sans bien entendu oublier la continuité du partenariat à assurer pour les 629 magasins exploités par des franchisés (306 Carrefour Market et 323 Carrefour Express). Ni le respect des contrats conclus par Carrefour avec ses nombreux partenaires, en sourcing, en logistique, en immobilier, en services divers. “Il s’agirait surtout de reprendre à la fois le goodwill et le passif social, qui pèse sur les comptes de Carrefour Belgique”, ajoute Pierre-Alexandre Billiet, CEO de Gondola Group. “Sur le papier une consolidation de 10 % du marché est possible sur le papier, mais en pratique, il y a trop de magasins Carrefour qui forment des doublons 10 % avec ceux de la concurrence, à l’exception de Jumbo.”
“Je ne mise pas beaucoup sur les chances de voir un tel scénario se concrétiser”, réagit Els Breugelmans, experte en retail et professeure à la KU Leuven. “Pour une chaîne française, il n'est pas difficile d'approvisionner la Belgique et de l'intégrer dans son histoire.” Wouter Parmentier, secrétaire de l’ACV Puls, acquiesce. “Ce n'est pas impossible, mais c'est difficile à envisager. Il s'agit d'un parc commercial très diversifié, un vrai mastodonte.”
Bien sûr, on peut citer l’exemple récent de la Roumanie, où Carrefour vient de céder ses 478 magasins à un groupe d’investisseurs actifs dans un autre segment du commerce, celui du bricolage. Mais on voit mal comment un tel scénario pourrait s’appliquer en Belgique, avec un repreneur qui ne soit pas lui-même un foodretailer maîtrisant parfaitement ce métier de l’alimentaire. Qui pourrait être intéressé ? Il semble y avoir peu ou pas de candidats évidents. Pierre-Alexandre Billiet ne croit pas que ceci se produira de sitôt. “Personne ne considère ce scénario comme probable. Cela pourrait éventuellement intéresser des acteurs internationaux si Carrefour parvenait à gagner des parts de marché, et que le passif social diminue. Mais exclusivement dans cette hypothèse.” Wouter Parmentier voit un autre obstacle : “Une telle acquisition devrait être examinée par l'Autorité de la concurrence. Celle-ci pourrait avoir des questions à poser dans le cadre d'une opération d'une telle envergure.”
Voir une nouvelle enseigne apparaître sur notre marché, comme ce fut le cas au cours des 50 dernières années avec Aldi, Lidl, Albert Heijn, Jumbo ? Le projet était différent, il s’agissait bien de créer un parc commercial ex nihilo. La dernière fois qu’une acquisition d’un distributeur majeur s’est concrétisée en Belgique, c’est il y a un peu plus de 25 ans, avec le rachat de GB… par Carrefour !

2. La vente par appartements
Probabilité : 3/5
Carrefour Belgique revendique aujourd’hui comme un atout son originalité : être présent sur tous les formats : online, proximité, supermarchés, et hypermarchés. Sur les hypers, Carrefour est désormais le seul acteur belge, suite à la fermeture de Cora. Est-ce véritablement un atout ? On peut légitimement se le demander, au vu de la volonté de Carrefour de se décharger en France de la gestion de ces grandes surfaces via la location-gérance. “Les hypermarchés ne sont certainement pas attractifs. Ils seront difficiles à vendre”, confirme Els Breugelmans. Pierre-Alexandre Billiet est moins catégorique : “Les hypermarchés sont trop vastes, mais une remise à niveau pourrait les rendre plus attractifs, à l’image de ce qui est en cours sur les sites des ex-Cora, redécoupés et dynamisés.”
Sur la petite proximité, c’est tout différent : Carrefour s’est construit un véritable leadership avec Express et son maillage très dense de magasins. À l’heure où la rivalité entre les distributeurs belges se renforce sur la proximité, et singulièrement la proximité urbaine, le parc leader a une vraie valeur. Significativement, les deux seules enseignes qui ont survécu à la disparition du groupe Louis Delhaize du marché belge sont Louis Delhaize, rachetée par Delhaize, et Delitraiteur, rachetée par le groupe Colruyt. Le constater, ce n’est pas se livrer à un pronostic, c’est juste poser que si des candidats acquéreurs devaient se signaler auprès des banquiers d’affaires du groupe Carrefour, il ne serait pas étonnant que ce soit prioritairement pour s’intéresser à Express. “Les magasins de proximité se portent bien”, juge Els Breugelmans. “Ils ont récemment connu une belle croissance. Je pense qu'un acteur comme Colruyt pourrait trouver cela intéressant. Cela leur permettrait de se développer rapidement dans un segment où ils sont moins présents et dans lequel ils investissent actuellement.”
Pour le réseau Carrefour Market, on retrouve les arguments déjà évoqués plus haut : 349 supermarchés, c’est une part de marché significative, mais c’est aussi un énorme morceau à digérer, avec de véritables risques de cannibalisation du réseau existant du repreneur éventuel. Mais il existe de nombreux repreneurs potentiels, explique Wouter Parmentier. “Tous les concurrents de Carrefour sont potentiellement intéressés par les magasins de proximité et les supermarchés. Sur le marché de la distribution, la part de marché est très importante. Il n'y a pratiquement pas de chiffre d'affaires supplémentaire réalisé.”
Pierre-Alexandre Billiet estime que Carrefour reste malgré tout une entreprise attractive. “Tout le monde regarde Carrefour Belgique un peu de haut, mais tous les acteurs du secteur ont déjà discuté avec eux. Si la situation était vraiment si mauvaise, l'entreprise aurait déjà fait faillite. La vérité, c'est que beaucoup veulent faire baisser le prix, car ils sont intéressés.” Il souligne également le rôle des syndicats. “Ils ont très bien négocié, mais l'accord sur les ouvertures dominicales coûte trop cher à Carrefour. Les syndicats vont devoir choisir : soit des conditions de travail moins favorables, soit des pertes d'emplois.” Myriam Delmée, présidente du SETCa, rit. “Est-ce notre faute si Carrefour ne se porte pas bien ? Lorsque vous négociez, l'objectif est toujours que les deux parties y trouvent leur compte. C'est une solution sur mesure pour Carrefour.”
Els Breugelmans envisage plusieurs acquéreurs potentiels pour les supermarchés Carrefour Market. “Je pense à Albert Heijn, Jumbo et Intermarché, qui sont actuellement en pleine expansion. Je ne sais pas si ces trois enseignes ont la capacité financière nécessaire. Je pencherais plutôt pour Albert Heijn.”
Vendre le réseau par appartements aurait un lourd inconvénient : si l’on vend les pépites, on appauvrit encore le reliquat. Ce qui risquerait bien à terme de provoquer de la casse. “Pour Carrefour, cette option est moins intéressante, car elle se retrouve avec ce qui n'est pas rentable”, explique Els Breugelmans. “Si vous vendez les meilleures parties, cela revient de facto à quitter la Belgique.”
Je pense qu'il est probable que Carrefour ne prenne aucune mesure en Belgique avant 2028. C'est ce que je déduis des communications de la direction belge.
Wouter Parmentier
Secrétaire de l’ACV Puls
3. Le réseau passe intégralement en franchise et location-gérance
Probabilité : 4/5
À défaut de pouvoir facilement et rapidement céder son parc commercial, le groupe Carrefour peut déjà décider de l’aligner sur un modèle unique, celui qu’il privilégie aujourd’hui en France : gestion par des franchisés pour les supermarchés, via la location-gérance pour les hypers. Dans le cas de la location-gérance, l'enseigne de distribution confie à un tiers la gestion de son fonds de commerce sans le lui céder. Le gérant paie une redevance. L’avantage, particulièrement pour les hypermarchés, c’est que la formule ne contraint pas les gérants à disposer d'une mise de départ proportionnelle à la taille du magasin. Ils supportent cependant la plupart des risques. Cette homogénéité aurait un avantage : placer l’enseigne dans les conditions que son concurrent Delhaize a choisi d’adopter avec succès, au vu de la dynamique plus favorable de son parc de franchisés.
“La piste de la franchise est réaliste”, déclare Wouter Parmentier. “Lorsque Delhaize s'est lancé dans la franchise, Carrefour nous a dit qu'il croyait en un parc commercial intégré. Je pense que c'était sincère, mais nous ne devons pas être naïfs. Delhaize a créé un précédent.”
Mais ce serait aussi au prix d’un conflit social majeur, Carrefour étant un bastion syndical, le dernier peut-être. Le management belge s’est montré prudent, prêt au compromis. Les partenaires sociaux, conscients de l’enjeu, ont eux-mêmes engagé un dialogue constructif. Et ce travail mené dans l’ombre a abouti à un accord. Carrefour s’y est engagé à maintenir l’emploi et ne pas entreprendre de franchisation de son parc jusqu’au 1er juillet 2028. “Nous avons conclu un accord stipulant que la franchise n'est pas possible avant 2028”, confirme Myriam Delmée. “Mais je suis également consciente que tout est possible en Belgique depuis la franchisation des magasins Delhaize. Ces dernières années, le secteur a opté pour la franchise ou les fermetures.”
Des actions syndicales seront inévitables si la franchise est mise en place, déclare Wouter Parmentier. “Non pas parce que les syndicats peuvent empêcher la franchise. Ne soyons pas naïfs. Si certaines instructions sont données depuis Paris, je crains que nous soyons confrontés à un fait accompli. Ce que nous voulons, c'est un atterrissage en douceur pour les employés.”
Els Breugelmans voit dans la récente communication de Carrefour un message potentiel pour les syndicats. “Annoncer que la Belgique n'est plus un pays clé peut être une stratégie. La franchise pourrait également être un scénario moins grave pour les syndicats. Je ne pense pas qu'il soit improbable qu'ils se débarrassent des hypermarchés, les franchisent et continuent avec les meilleurs magasins.”

4. Carrefour Belgique, une master franchise
Probabilité : 1/5
Reste une autre hypothèse : celle qui ne se préoccuperait pas de franchiser les 83 magasins belges intégrés, mais qui trouverait plutôt un master franchiseur local, un partenaire qui serait l’opérateur du réseau belge, via un montage financier à déterminer. Carrefour se contenterait de mettre à disposition sa marque, ses conditions d’achat, une série de ressources. C’est le mode de gestion désormais privilégié sur des marchés tels que l’Afrique ou le Moyen-Orient. Une telle hypothèse ouvre bien davantage de possibilités. Nul besoin pour le partenaire d’être lui-même un foodretailer expérimenté : il déléguerait la gestion quotidienne aux équipes de Carrefour Belgique. Rien n’interdit par exemple de penser ici à un fonds d’investissement.
Els Breugelmans considère cette hypothèse comme très peu probable. “Il faudrait trouver quelqu'un qui croit que son investissement sera rentable. Cela me semble douteux. Ce n'est pas un marché totalement ouvert et offrant de nombreuses possibilités de croissance. Il existe de meilleures options pour les investisseurs.” Pierre-Alexandre Billiet confirme : “Les investisseurs institutionnels ont de l'intérêt pour Carrefour, mais le compte n’est pas encore assez bon pour le groupe Carrefour. Dès que l’entreprise belge montrera qu'elle peut gagner des parts de marché, l’attitude pourra changer. Idéalement, l’entreprise resterait une affaire belge, avec par exemple une combinaison de fonds d'investissement et de pension, de franchisés, de fournisseurs et d'anciens dirigeants qui investissent.” Pierre-Alexandre Billiet émet toutefois d'autres réserves quant à une éventuelle licence de franchise à payer à Carrefour. “Pourquoi paieriez-vous en tant que franchisé ? Pour valoriser quel apport concret du groupe Carrefour ? En matière de numérique, celui-ci tient de grands discours, mais un peu creux. Il en va de même pour la logistique. Les chaînes étrangères échouent ici dès qu'elles veulent y appliquer de grandes stratégies internationales. Elles feraient mieux de s'abstenir et donner procuration au management belge, qui est devenu très solide. Je place très haut les chances de voir se concrétiser une telle master franchise, parce qu'un prêt du vendeur peut constituer un scénario de sortie, comportant notamment des garanties relatives au personnel, à la continuité, etc. Le risque peut être réparti entre les différentes parties, vous pouvez créer une sorte de ‘bad bank’, etc. C'est le scénario qui comporte le plus de variables permettant de parvenir à un compromis.”
Je pense qu'un acteur comme Colruyt pourrait trouver cela intéressant. Cela leur permettrait de se développer rapidement dans un segment où ils sont moins présents et dans lequel ils investissent actuellement.
Els Breugelmans
Experte en retail et professeure à la KU Leuven
5. L’exception à la belge
Probabilité : 4/5
Depuis 2022, et l’arrivée à sa tête de Geoffroy Gersdorff, Carrefour Belgique poursuit son petit bonhomme de chemin, à quelques encablures des leaders : 14 % de part de marché ne vous qualifie plus tout à fait comme un trendsetter. Mais c’est désormais aussi un parcours sans drame et surtout sans accident. C’est le fruit du travail d’un comité exécutif aussi solide qu’engagé, qui ne se gargarise pas de grands mots, mais travaille avec méthode.
Dans ce dernier scénario, la seule voie que peut suivre la filiale belge est de progresser, avec régularité et discipline. A défaut d’être une priorité, elle ne serait pas non plus pour le groupe une préoccupation directe, un handicap pesant sur les comptes. En confirmant et accentuant son retour à la rentabilité et la croissance, elle pourrait en quelque sorte faire le gros dos, et se maintenir comme une “exception à la belge”.
“C'est le scénario plus ou moins suivi ces dix dernières années par Carrefour”, acquiesce Els Breugelmans. “Il est donc un peu étrange qu'ils annoncent que la Belgique ne fait plus partie du noyau dur. Mais ce n'est pas improbable. Les derniers chiffres étaient positifs. Compte tenu des accords conclus avec les syndicats, ce serait le scénario suivi pour les deux prochaines années. Ils ont donc déjà un peu anticipé l’annonce, afin de voir si elle provoque de l'intérêt et de la part de qui.” Il est à noter que le plan stratégique du groupe Carrefour a pour date butoir 2030. Le plan belge court jusqu'en 2028, terme de l’accord social. Est-ce un indice que quelque chose se prépare pour la Belgique ? Wouter Parmentier estime en tout cas probable que Carrefour n’entreprenne rien en Belgique jusqu'en 2028. “C'est ce que je déduis de la communication de la direction belge. Je pense que cela a également été discuté avec Paris. Après, tout dépendra des résultats. S'ils sont bons, Geoffroy Gersdorff pourra peut-être prolonger un peu. Mais en 2028, une partie du parc commercial pourrait tout aussi bien être vendue.”
“C'est peut-être une bonne chose que Carrefour Belgique ne fasse pas partie des pays clés”, conclut Pierre-Alexandre Billiet, “car quand on entend la vision actuelle d’Alexandre Bompard, elle semble davantage dictée par les marchés financiers que par le commerce. Le cours de l'action a certes augmenté de 15 % suite à la présentation de la stratégie. Mais en Belgique, on se concentre sur le commerce quand on mise à Paris sur le cours de l'action.”
Gondola