Enquête
5/2/26

Pourquoi les robots de livraison se font attendre en Belgique ?

Aux États-Unis, des robots de livraison autonomes sillonnent aujourd’hui plusieurs villes pour livrer des courses. En Belgique, ils n’en sont encore qu’à la phase de test. Qu’est-ce qui explique ce retard chez nous ?

Colruyt franchira dans les prochains mois une nouvelle étape à Louvain dans son test de robot de livraison autonome (voyez notre article d’hier). Un test encore très limité : il se déroulera exclusivement sur un terrain privé, indique le groupe de distribution. Carrefour a également mené un test de livraison autonome en Belgique. En 2023, l’enseigne avait déployé des robots de livraison autonomes dans le parc de bureaux Corporate Village à Zaventem. L’expérience n’a pas connu de suite. Une situation qui ne surprend pas Bram Vanderborght, spécialiste en robotique (VUB, centre de recherche BruBotics).

« Il y a plusieurs raisons pour lesquelles les robots de livraison autonomes ont percé aux États-Unis et pas encore chez nous. Tout d’abord, la législation est différente. Dans certains États américains, il est autorisé de faire circuler des robots autonomes sur la voie publique. En Europe, c’est différent. Nous sommes plus prudents. Nous nous posons davantage de questions. Pouvons-nous garantir la sécurité des personnes ? Qui est responsable en cas d’incident ? En Belgique, c’est encore plus compliqué, car les routes sont déjà très fréquentées. Colruyt doit tester dans des zones pour lesquelles une autorisation est requise. Ce n’est pas évident. »

Cela coûte aussi énormément d’argent

Oui. Des géants technologiques comme Tesla et Amazon peuvent se permettre d’investir massivement dans les robots sans qu’ils soient rentables. Elon Musk mise aujourd’hui sur les robots humanoïdes, même s’ils ne sont, selon ses propres mots, encore capables de rien dans ses usines. Cela ne l’inquiète pas. Tout ce que les robots font mal aujourd’hui constitue des données d’entraînement pour faire mieux demain. Regardez les taxis autonomes à San Francisco : ils utilisent une IA spécifiquement entraînée pour circuler dans cette ville. On ne peut pas simplement les déployer dans une autre ville. Cela coûte très cher. Musk peut se le permettre. Amazon investit aussi lourdement dans ce domaine. Ils rachètent des start-ups technologiques pour élargir leur expertise. Une entreprise comme Colruyt n’a pas des moyens financiers aussi importants. Mais il est évidemment crucial d’y investir : si vous parvenez à maîtriser la technologie, vous prenez immédiatement une avance considérable. Aux États-Unis comme en Chine, ils en sont conscients et y mettent le paquet.

L’Europe est-elle à la traîne ?

La question est de savoir si, à l’avenir, nous achèterons nos robots aux États-Unis ou en Chine, ou si nous les développerons nous-mêmes. La Chine veut dominer le monde avec l’IA et les robots. Le président l’a presque dit littéralement. Ils sont aussi beaucoup moins soucieux de la sécurité pour y parvenir. J’espère que l’Europe développera ses propres robots, avec ses propres valeurs en matière de sécurité, de fiabilité, de respect de la vie privée, etc. Ce sont des valeurs qu’il ne faut surtout pas sacrifier. Ce que fait bien Colruyt, c’est oser investir et expérimenter pour rester dans la course. Je pense que davantage d’entreprises devraient faire de même.

Y a-t-il des enseignements à tirer de la manière dont les robots de livraison autonomes sont déployés aux États-Unis ?

Ce que l’on sous-estime, c’est l’acceptation par le public. Dans plusieurs quartiers de San Francisco, des robots de livraison sont testés, mais ils perturbent les communautés locales. Ils gênent la circulation, bloquent les trottoirs et les carrefours, certains se retrouvent coincés. Cela provoque des nuisances. La technologie est imposée sans que les habitants aient leur mot à dire. Ils se défendent et vandalisent parfois les robots. C’est pourquoi, ici, nous travaillons toujours en collaboration avec des sociologues. Il faut anticiper la réaction des personnes qui seront confrontées aux robots.

Peut-on partir du principe que les robots de livraison autonomes finiront forcément par s’imposer ?

Je pense qu’il est réellement nécessaire de recourir aux robots. La productivité doit augmenter, nous voulons toujours être livrés plus rapidement. Les consommateurs veulent leurs courses demain, Amazon les livre déjà aujourd’hui. Les gens sont prêts à payer pour cela. Ce n’est possible qu’avec des robots. Et cela ne vaut pas seulement pour le dernier kilomètre, mais pour l’ensemble du processus. Nous faisons face au vieillissement de la population, de nombreux secteurs peinent à recruter. Nous devons aller vers davantage de robots.

À quel horizon voyez-vous cela se concrétiser ?

C’est difficile à estimer. Je pense que cela se fera progressivement. Ce ne sera pas aussi abrupt que l’arrivée de ChatGPT. Il faut du temps pour concevoir et entretenir ces robots. Les robots aspirateurs étaient rares au début, aujourd’hui ils font partie du quotidien. Pour les robots de livraison, cela commencera par des zones bien délimitées, comme Colruyt l’a fait à Londerzeel. De cette manière, les entreprises apprendront beaucoup et investiront pour étendre progressivement leur déploiement.

Gondola

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