On y est enfin : le gouvernement Arizona a concrétisé ses intentions d'abolir le jour de fermeture obligatoire, manifestées voici plus d'un an. Au même moment, la décision d'Aldi de suivre à son tour le mouvement des ouvertures dominicales soulève une fronde syndicale. Dans ce dossier, un train de polémiques peut souvent en cacher un autre.
Le grand public croira probablement la question des ouvertures dimanche close. A tort, bien entendu. La décision gouvernementale ne tranche qu'une part de la question, celle qui permet le principe d'une ouverture sept jours sur sept. Et ce n'est déjà pas rien ! Toutes les opinions sont permises, sur le fond de la question, mais nous étions depuis des mois dans un no man's land légal inconfortable. Le gouvernement Arizona ayant fait part de ses intentions de libéraliser les jours d'ouvertures, les pratiques de bien des commerçants les anticipaient, faisant effectivement ressembler le marché au far-west. Avec parfois de douloureuses chutes de cheval : une libéralisation annoncée n'est pas une garantie, et la loi s'appliquait toujours. Il nous revient que ceci a parfois donné lieu à quelques règlements de comptes locaux. Un exploitant franchisé d'une enseigne aurait porté plainte avec succès contre un concurrent indépendant d'une autre chaîne, au motif qu'il ne suivait pas à la lettre la loi. Désormais, cette zone d'incertitude disparaît, et c'est tant mieux. On ne regrettera pas non plus le régime des exceptions, et en particulier celle des fameuses "zones touristiques", parfaitement arbitraires.
Ouvrir, d'accord, mais à quel prix ?
Les ouvertures sept jours sur sept sont donc permises, et celle du dimanche aussi. Mais les conditions d'ouvertures ne sont pas réglées pour autant pour tous les acteurs, et pour cause : elles ne sont pas définies par le gouvernement, mais par les partenaires sociaux. Le cadre général est fixé par les commissions paritaires dont dépendent les différentes enseignes, et plus concrètement aussi par des négociations nouées au sein de chaque enseigne. C'est d'ailleurs une actualité récente qui fait polémique : Aldi entend elle aussi procéder à des ouvertures du dimanche, et cette annonce déclenche un vent de fronde syndical.
Avant même d'être un sujet qui fâche, les ouvertures du dimanche sont un sujet qui divise. Il organise en effet le marché en groupes de compétiteurs qui ne jouent plus tout à fait à armes égales.
Décidément, les ouvertures du dimanche restent un sujet si chaud qu'on s'y brûle les doigts. La grogne syndicale manifestée face aux intentions d'Aldi ne trouve pourtant pas son origine dans le principe des ouvertures dominicales, qui agit plutôt comme un révalateur. Ce serait d'ailleurs absurde : pourquoi ce qui a été négocié constructivement chez Carrefour, Okay, et qui en cours de discussion chez Lidl, provoquerait-il soudain une levée de bouclier quand il s'agit de leur concurrent ? Manifestement, c'est le contexte plus large du dialogue social qui est en cause chez le discounter. Les syndicats s'émeuvent d'une charge de travail qu'ils décrivent comme excessive. La demande d'Aldi tombe donc assez mal, parasitée par une méfiance manifeste.
Avant même d'être un sujet qui fâche, les ouvertures du dimanche sont un sujet qui divise. Il divise en effet le marché en groupes de compétiteurs qui ne jouent plus tout à fait à armes égales.
Autrefois, les choses étaient relativement stables. N'ouvraient le dimanche que la véritable petite proximité et, pour ce qui est exclusivement du matin, une part importante des supermarchés exploités par des indépendants. C'est à ces derniers qu'il incombait de faire leurs comptes, et de décider si le jeu et les surcoûts en valaient vraiment la chandelle commerciale. Le parc total de ces supermarchés ouvert le dimanche était important, mais il ne lésait pas vraiment un groupe de distribution particulier. Chez Colruyt, chez Ahold-Delhaize, chez Carrefour, chez louis delhaize, chez Mestdagh, on avait un pied dans chaque modèle. Ces acteurs pouvaient se réjouir que leurs magasins franchisés tirent parti des conditions d'ouvertures plus souples et favorables que permettait leur commission paritaire, sans se désoler que leurs magasins intégrés n'y aient pas droit. Et la situation n'empêchait pas de dormir les discounters, qu'ils soient hard ou soft : à supposer qu'ouvrir le dimanche soit permis, c'eût été à des coûts incompatibles avec leur volonté d'austérité.
Et puis l'équilibre s'est rompu.
L'effet Delhaize a changé la donne du dimanche
Un premier indice était apparu en 2019, quand Mestdagh, opérant alors en master franchise sous pavillon Carrefour Market, avait décidé d'ouvrir son parc de magasins intégrés le dimanche. Pour un opérateur cherchant un second souffle, s'engager dans cette voie prouvait bien qu'il y avait un handicap commercial à ne pas être accessible aux clients le septième jour de la semaine. Mais le véritable point de bascule fut bien entendu le passage complet du réseau intégré de Delhaize au modèle de l'affiliation. On ne parle plus d'un challenger régional, mais du N°2 de la distribution belge : 128 supermarchés (pour commencer) qui décident aussitôt de profiter de leur nouvelle CP pour ouvrir le dimanche, ce qui aidera à financer le respect des garanties sociales et à rembourser les emprunts. Un tel bloc qui tombe dans la mare, ça crée forcément des remous. L'importance des ventes du dimanche, elle se mesure d'abord par défaut, en voyant sa propre part de marché grignotée.
Il ne reste désormais plus qu'une enseigne à fermer le dimanche. Et c'est le leader du marché : il est donc évident que tout en le déplorant, Colruyt ne pourra pas rester les bras croisés.
Carrefour a compris qu'il lui était était impossible de traîner un tel boulet commercial et ouvert des négociations. Colruyt Group n'était toujours pas enthousiaste pour une journée d'ouverture plus coûteuse, en contradiction avec sa volonté de rationalité et d'économie, mais a malgré tout suivi pour Okay, qui a une vraie vocation d'accessibilité locale le dimanche. Quand le domino Lidl est tombé récemment, on a aussitôt su que le rival Aldi ne pourrait faire autrement que de lui emboîter le pas.
Il ne reste désormais plus qu'une enseigne à fermer le dimanche. Et c'est le leader du marché : il est donc évident que tout en le déplorant, Colruyt ne pourra pas rester les bras croisés : sa part de marché s'effriterait encore un peu plus sous les assauts de tous ses concurrents réunis.
Autrefois, l'équilibre dominical s'obtenait en répartissant le poids des indépendants et celui des intégrés. Désormais, il sera plutôt le résultat d'une uniformité : tout le monde sera ouvert, faute d'autre choix. Tant mieux pour la clientèle, qui apprécie cette disponibilité. Mais il va falloir que tous veillent, comme nous l'écrivions plus haut, à faire leurs calculs, et s'assurent que le jeu en vaille vraiment la chandelle.
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