Enquête
3/4/26

Les franchisés face aux vols d’alcool

Le vol à l’étalage est un sujet qui fait partie du quotidien des exploitants de magasins. Comment font-ils face à ce fléau ? et quelles solutions adoptent-ils ? Gondola a pris le pouls du marché auprès de quelques exploitants en Wallonie, en Flandre et à Bruxelles.

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Cet article est tiré de l'édition mars 2026 du magazine Gondola.

Spiritueux premium, bouteilles à forte valeur unitaire, formats faciles à dissimuler : sur le terrain, les vols de spiritueux sont réguliers, ciblés et rarement accidentels. D’un point de vue économique, l’impact est loin d’être anodin. Une bouteille de spiritueux vendue en magasin apporte à l’exploitant une marge brute de 15 à 20 %. Lorsqu’elle est volée, on perd non seulement son coût, mais aussi l’intégralité de la marge dessus.

Des vols récurrents – même en faible volume – peuvent générer plusieurs centaines d’euros de manque à gagner et pèsent directement sur la rentabilité du rayon. Dans ce contexte, la sécurisation des alcools ne relève plus uniquement de la prévention du vol, mais devient un enjeu économique direct pour les franchisés : protéger les produits avec des solutions adaptées au terrain.

Toujours plus de vols

Le vol à l'étalage est et reste un véritable fléau pour les commerçants. Selon les données récoltées par l’Association Professionnelle du Libre Service Indépendant en Alimentation (APLSIA), 26.829 vols à l’étalage ont été enregistrés dans le commerce de détail dans les grandes villes en 2024, contre 23.377 en 2021, soit une hausse de 14,77 %. Selon Buurtsuper.be, l'organisation des supermarchés indépendants, les propriétaires perdent plus de 1 % de leur chiffre d'affaires à cause des vols à l'étalage, soit la moitié de leurs marges annuelles.

Entre-temps, le ministère de la Justice a instauré un système permettant à la police d’infliger à l’auteur du vol une amende immédiate pouvant aller jusqu’à 350 euros. Depuis 2021, le principe de la proposition de transaction immédiate (PTI) pour vol à l’étalage commence à s’implanter, mais reste marginal. En 2022, 312 propositions de transaction immédiate ont été infligées en un an pour vol à l’étalage dans tout le pays. Plus récemment, le gouvernement fédéral a décidé que les commerçants perçoivent une part de l’amende infligée aux voleurs pris en flagrant délit, afin de les encourager à porter plainte et de soutenir la lutte contre le vol à l’étalage.

Des antivols classiques aux antivols “dernier cri”

En temps normal, les bouteilles d’alcool au-delà d’un prix de 5 à 7 euros, sont armés d’un antivol classique, sous forme d’une bague qui entoure la bouche de la bouteille et qui est retirée lors du passage en caisse. Mais ces bagues présentent certaines limites. En pratique, la bague de serrage peut se casser sous pression ou peut être enlevée à l’aide d’un aimant qu’on peut se procurer à 10 euros sur Amazon.

Saekor
Raphaël Tirone et son associé Robin Kloostermeyer. L’anti-vol est transparent afin que les labels réglementaires ou qualitatifs restent visibles.©Saekor

Pour répondre à cette problématique, une start-up liégeoise a réimaginé ce dispositif en rayon, mais en version “plus sécurisée”. Raphaël Tirone, 28 ans, est le cofondateur de Saekor. Après avoir débuté chez Campari, il s’est orienté vers le conseil en prévention des pertes, notamment via APLSIA et a alors développé une nouvelle génération d’antivols. En pratique, ces antivols sont placés au niveau de la bouche de la bouteille et peuvent être retirés à l’aide du boîtier en caisse. La différence avec les antivols classiques ? Une fois la bouteille armée de son antivol, impossible de le retirer sans son boîtier, assure le fondateur. “L’antivol résiste jusqu’à 200 kg de traction. Le système repose sur un principe de triangulation mécanique, grâce auquel la résistance augmente à mesure que la traction s’intensifie. Autrement dit, plus on exerce de force, plus le dispositif se resserre, jusqu’à abîmer voire casser la bouteille.”

Saekor a défini deux objectifs principaux. Le premier est de créer une barrière physique entre le produit et le client, tout en maintenant le libre-service, et donc les ventes. Le second est de réduire drastiquement le temps opérationnel : temps de pose, temps de retrait, et plus largement le coût opérationnel associé. “C’est un point sur lequel les retailers se plaignent énormément, tant la manipulation des solutions existantes est chronophage”, explique-t-il. Est-ce une solution rentable ? “On est plus ou moins aligné sur les prix des concurrents. Nos antivols sont un peu plus chers, mais s’amortissent mieux. De plus, notre phase de tests dans les Intermarché de la région liégeoise a montré qu’aucun de nos antivols n’a été arraché en rayon, là où en moyenne on retrouvait 4 à 8 antivols classiques chaque semaine.” En général, selon Raphaël Tirone, les exploitants estiment entre 2,5 ou 3 % leurs pertes en rayon alcool mais il affirme que ce calcul n’est pas fiable.

Enfin, même si les antivols “dernière génération” sont plus robustes, ils restent contournables, notamment à la sortie du magasin. Qu’ils soient récents ou plus anciens, ils sont équipés d’une puce RFID qui déclenche l’alarme aux bornes de sécurité. Cependant, leur signal peut être facilement perturbé : certains matériaux courants, comme un emballage à revêtement aluminium (par exemple un paquet de chips), peuvent empêcher la radiofréquence de fonctionner correctement puisque le système repose sur une ferrite intégrée qui utilise la radiofréquence pour assurer la détection. Une fois ce signal est bloqué, la communication entre les bornes est interrompue, empêchant ainsi l’activation du dispositif de sécurité.

Vitrines sécurisées pour alcools

Alcoholvitrine in de Intermarché van Court-Saint-Étienne.
Vitrine d’alcools à l’Intermarché de Court-Saint-Etienne.©Intermarché

Sécuriser les alcools dans des vitrines sous clé reste la solution la plus courante dans les magasins. Cette protection ciblée concerne principalement les bouteilles les plus coûteuses. D’une part, pour l’enjeu financier en termes de marges, d'une autre par la nature de ces achats, généralement non impulsifs. En général, une bouteille à 30 euros ne s’achète que rarement sur un simple coup de tête.

Au Delhaize Saint-Antoine à Etterbeek, la vitrine d’alcools se trouve à proximité de l’accueil, fait 5 mètres de long et a coûté environ 5.500 euros (hors-TVA). “Nous l’avons installée en février 2025, après avoir fait un premier test en novembre 2024, dans notre magasin Delhaize à Hermann-Debroux”, témoigne Samir Chara, co-exploitant des deux magasins, avec Cassandra Bouille et Daniel Ergen. Les débuts n’ont pas été évident, racontent-ils. Beaucoup d’incompréhension et de réactions négatives des clients, mais surtout une perte de chiffre d’affaires le mois suivant (décembre 2024) de l’ordre de 30 % (dans le rayon alcool seulement). “La première année on a pris cher, puisqu’on a beaucoup moins vendu que prévu en décembre, mois généralement fort en CA”, poursuit Cassandra.

Depuis, le chiffre d’affaires s’est stabilisé et les clients se sont habitués. En pratique, quand un client veut un alcool sous clé, il le demande à l’accueil ou à un membre du personnel.La bouteille est déposée à la caisse, le client fait le reste de ses courses normalement, puis sa bouteille lui est remise après paiement. Même si les marges sur les produits alcoolisés sont relativement faibles, la mise sous clé reste intéressante pour les magasins. En effet, bien que cette mesure réduise le volume des ventes, elle permet de mieux contrôler les pertes liées au vol. L’objectif principal est une meilleure gestion du stock : le magasin ne commande plus uniquement pour remplir les rayons et subir ensuite des vols. “Voir un rayon rempli puis largement volé est plus problématique que vendre moins mais de manière sécurisée”, témoigne Samir. Désormais, au lieu de commander par exemple 50 bouteilles dont une partie serait volée, le magasin en commande 20 en sachant qu’elles seront réellement vendues.

Voir un rayon rempli puis largement volé est plus problématique que vendre moins mais de manière sécurisée.

Samir Chara
co-exploitant du Delhaize Saint-Antoine

Avec une marge moyenne située entre 15 % et 20 % sur l’alcool, les exploitants sont au moins assurés de conserver cette marge, alors qu’auparavant les vols pouvaient facilement réduire celle-ci de 5 % ou plus selon les périodes. Sachant qu’une bouteille volée nécessite la vente de plusieurs autres pour compenser la perte, la vente perdait tout intérêt dans ces conditions. Pour l’instant, les exploitants se disent satisfaits de cette solution et n’envisagent pas de changement à court terme, sauf en cas de réaménagement complet du magasin.

Les alcools représentent par ailleurs une part limitée du chiffre d’affaires du magasin, ce qui ne justifie pas des investissements très importants dans des dispositifs plus coûteux. “Le vin et l’alcool représentent environ 3 % du chiffre d’affaires total et c’est surtout le vin qui tire les ventes, avec toutes les promotions, les foires, etc.”, précise Cassandra. Des antivols sont toutefois installés sur les vins au-delà de 15 à 20 euros, ainsi que sur les apéritifs dépassant 20 euros.

Les caméras à détection comportementale : promesses et limites

Une autre solution proactive consiste en les systèmes de surveillance par caméras, mais pas n’importe lesquelles. Les systèmes dont on parle aujourd’hui sont équipés d’intelligence artificielle, capable de détecter des comportements suspicieux et d’en alerter le personnel. Quentin Lauwers, exploitant du Carrefour Express Audent à Charleroi, raconte son expérience : “Je recevais une courte vidéo de quelques secondes montrant la personne effectuant le geste suspect, pour savoir si elle volait ou non.” Au bout d’environ un an d’utilisation, il a décidé de mettre fin à ce contrat. “Pas parce que le produit était mauvais, mais parce que ça devenait épuisant : je ne pouvais jamais me déconnecter. Même si je quittais le magasin, je continuais de voir les alertes. J’ai donc décidé de prendre du recul. C’est un très bon produit, très qualitatif, mais il demandait trop de stress au quotidien”, explique-t-il.

Camera
©Gondola

En effet, l’IA est parfois trop réactive. De plus, elle peut considérer n’importe quel mouvement comme suspicieux : un client qui remet son portefeuille dans sa poche ou qui remet son sac à l’endroit. Maintenant, Quentin utilise un système de caméras classique et surveille lui-même les comportements suspects. “Pour un magasin de petite taille comme le mien, ce qui fonctionne le mieux, c’est l’attention des employés et la mienne”, poursuit-il, avant d’ajouter : “Aujourd’hui j’ai attrapé deux voleurs. Peut-être que j’en aurais attrapé cinq avec l’IA, mais cela aurait été trop intrusif et perturbant.”

Dans le magasin de Quentin, pas d’antivols sur les alcools ni sur les produits coûteux. Il n’utilise pas non plus des étiquettes détectables au niveau des portiques et il n’a pas de portiques non plus. C’est le cas de beaucoup de petits magasins, dit-il. “La plupart du temps, les vols concernent le café, le vin, la bière et le chocolat. Pour d’autres produits comme le déodorant ou le dentifrice, ils sont placés derrière les caisses, donc pas de vols à signaler”. Pour estimer les vols, l’exploitant se base sur environ 50 euros par jour pour toute la marchandise confondue, et sur 10 à 15 euros pour l’alcool seulement. “Ces vols ne sont pas très impactants pour le moment, car je surveille beaucoup. Mon but est aussi de faire du commerce, donc je prends du recul sur les petits vols (une canette de bière, par exemple), tout en restant vigilant sur les vols plus importants.”

Au Delhaize Saint-Antoine, pas de caméras sophistiquées. “Elles sont impraticables. Nos caméras ne servent donc pas à contrôler systématiquement tous les vols, mais à détecter les incidents confirmés : ceux pour lesquels on sait que le vol a eu lieu et qu’il ne s’agit pas de petits montants”, explique Samir. Ici, les caméras recensent les personnes qui entrent et sortent du magasin, sans pour autant les surveiller, et permettent surtout de retracer des incidents précis. “Une fois le vol encodé et la personne identifiée, on peut la surveiller davantage si elle revient.”

À noter, les caméras dotées d’IA présentent des limites légales pour les exploitants. Leur utilisation pose des questions de conformité réglementaire, notamment en matière de protection des données. Les exploitants n’ont pas le droit de suivre des individus de manière systématique ou de faire de la reconnaissance faciale.

Un bar dans un supermarché, pourquoi pas ?

Spar Runkst
Le bar de 4 mètres construit par Skender au Spar Runkst à Hasselt.©Spar Runkst

Lorsqu’on vous dérobe près de 400 euros de cognac, à raison d’environ 40 euros la bouteille, il faut faire preuve d’ingéniosité pour sortir de l’impasse. Skender Shala, exploitant du Spar Runkst à Hasselt (Retail Partners Colruyt Group) a ainsi eu l’idée de transformer son rayon d’alcools forts en véritable bar. Concrètement, il a installé un comptoir directement dans le rayon, obligeant les clients à demander la bouteille souhaitée, comme s’ils commandaient un verre. Le bar lui-même a été fabriqué avec du bois recyclé, ce qui n’a pas coûté cher. “La tablette fait environ cinq centimètres d’épaisseur. Pour le reste, nous avons réutilisé d’anciens présentoirs à oignons, que nous avons transformés.”

Installé en 2020, ce bar d’environ quatre mètres a déjà prouvé son efficacité. L’initiative a bien fonctionné : pendant la pandémie, les clients, en quête de contact humain, pouvaient échanger avec le “barman”, tandis que les vols importants ont nettement diminué. En contrepartie, Skender reconnaît une baisse des ventes d’alcool. “On vend environ 30 à 35 % d’alcool en moins. Je n’aime pas vendre moins, mais au moins nous n’avons plus ces pertes. Et comme la marge dans ce rayon est déjà très faible – moins de 20 % – c’est un compromis qu’on accepte.” Un compromis qui nécessite aussi des moyens humains, puisque pour servir le bar, il faut qu’il y ait quelqu’un derrière. “Le client doit effectivement demander à un membre du personnel de l’accompagner au bar. Ce n’est pas toujours simple, mais c’est, selon moi, la meilleure solution.”

Alors que cette solution empêche les vols d’alcools coûteux, Skender pense même à l’étendre aux autres catégories, comme la bière et le vin, où il constate également de nombreux vols. Plus encore, Skender pense aussi à mettre son rayon parfumerie sous clé. “Je pense à installer un grand plexiglas de plus de deux mètres de hauteur, fixé au sol, sur tout le rayon.” Cependant, installer du plexiglas partout deviendrait très coûteux et pourrait encore réduire les ventes. De plus, il faudra toujours quelqu’un avec une clé pour ouvrir et servir les clients, probablement un étudiant ou un flexi-job. “Nous avons un rendez-vous dans deux semaines pour discuter de la faisabilité et du coût de cette installation.”

Selon Skender, le vol à l’étalage s’est beaucoup aggravé ces deux dernières années. “La vie est devenue plus chère, et beaucoup de supermarchés en paient le prix avec les vols. Lorsque on attrape quelqu’un, on lui demande toujours pourquoi il a volé. S’il recommence, on appelle la police et la personne n’est plus la bienvenue dans le magasin.” Aujourd'hui, Skender a une liste d’environ 50 personnes qui ne sont plus autorisées à mettre les pieds dans son magasin. Une liste entamée bien avant l’installation de son bar, et qui continue malgré tout de s'allonger.

On vend environ 30 à 35 % d’alcool en moins. Je n’aime pas vendre moins, mais au moins nous n’avons plus ces pertes. Et comme la marge dans ce rayon est déjà très faible – moins de 20 % – c’est un compromis qu’on accepte.

Skender Shala
exploitant du Spar Runkst

Derrière la caisse : une réponse simple mais imparfaite

Enfin, certains exploitants choisissent de placer leurs alcools derrière la caisse. Cette solution reste toutefois difficilement applicable lorsque l’assortiment est important, et tous les magasins ne disposent pas de l’espace ou du format nécessaires pour déplacer l’ensemble de ces produits. Elle se prête d’ailleurs mieux à certains rayons, comme la parfumerie. Les cosmétiques peuvent être regroupés derrière les caisses avec un impact limité sur les ventes : un client ayant besoin de lames de rasoir les demandera spontanément. À l’inverse, l’achat d’alcool relève davantage de l’envie que du besoin, ce qui rend cette organisation moins efficace pour stimuler les ventes.

Au Carrefour Express Anselmostraat à Anvers, les alcools ont été déplacés derrière la caisse en 2013. Selon Jonathan Laisnez, exploitant du magasin jusqu’à récemment, cette décision s’inscrivait dans un remodeling visant à optimiser l’organisation du point de vente et à faciliter l’accès aux produits pour le personnel, plutôt qu’à répondre à des problèmes de vol spécifiques. Avant cette réorganisation, les alcools étaient conservés dans une vitrine fermée à clé à l’avant du magasin, installée depuis l’ouverture en 2002. Cette configuration présente plusieurs avantages opérationnels. Elle permet notamment un suivi plus précis des stocks et constitue une solution simple et économique, adaptée au format du magasin. “Elle renforce la sécurité des produits sensibles, réduit les risques de vol et diminue le temps de surveillance nécessaire pour le personnel. L’investissement a d’ailleurs été limité, reposant sur l’installation d’un rayonnage standard, rien de particulier, ni de coûteux”, précise Jonathan.

Outre les alcools forts, certains articles de parfumerie sont également placés derrière la caisse. “Il n’y a pas d’autres catégories derrière la caisse. Cependant, dans le cadre du remodeling de 2026, certains produits comme le chocolat ont été rapprochés au maximum de la caisse, sans être derrière, afin de limiter les risques de vol.” Dans ce Carrefour, tout est fait pour dissuader les clients de voler, pourtant, certains rayons n’y échappent pas. “Les rayons vin et bière restent sensibles aux vols, surtout les petites bouteilles de vin et la bière”, admet l’ancien exploitant. “D’ailleurs, une femme âgée venait régulièrement voler des petites bouteilles de vin. Elle a finalement été repérée et n’est plus revenue… Un autre client volait régulièrement des bouteilles de vin aussi. Nous avons dû appeler la police et il ne fréquente plus le magasin depuis.” Selon Jonathan, ces rayons ont toujours été particulièrement exposés au vol, même s’ils restent moins sensibles que ceux des alcools forts.

Gondola

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