Chaque année, des millions de tonnes de nourriture sont jetées partout dans le monde. De plus en plus de gouvernements, d’organisations, d’entreprises et de retailers luttent contre cet énorme gâchis. Peuvent-ils inverser la tendance ?
Vous arrive-t-il de jeter des aliments parce qu’ils ne sont plus assez frais ou que leur date de limite de consommation est dépassée ? En tant que commerçant, vous arrive-t-il de jeter des invendus alimentaires ? C’est probable et vous n’êtes pas le seul, loin s’en faut. Le gaspillage alimentaire est un problème mondial. Il est difficile de trouver des chiffres fiables et actualisés, mais un rapport de 2024 du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), chiffre le gaspillage alimentaire annuel à 1.000 milliards de dollars à l’échelle mondiale. La même source indique qu’il représente une part importante – entre 8 et 10 % – des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Toujours selon le PNUE, on aurait jeté 1.052 millions de tonnes de nourriture en 2022. La majeure partie (621 millions de tonnes, soit 59 %) est le fait des ménages, tandis que l’horeca et le retail sont respectivement responsables à hauteur de 290 (27,5 %) et de 131 millions de tonnes (12,4 %).

La Belgique au-dessus de la moyenne européenne
Au niveau européen, les chiffres d’Eurostat indiquent qu’en 2023, le gaspillage alimentaire s’élevait à 130 kg par habitant, soit un total de 58,2 millions de tonnes pour l’ensemble de l’UE. Notons qu’il s’agit à la fois d’aliments comestibles et non comestibles. Par rapport à 2022 (57,8 millions de tonnes), l’augmentation est de 0,7 %. Ici encore, les ménages sont les principaux responsables (53 %), suivis des producteurs d’aliments et de boissons (19 %), de l’horeca et du foodservice (11 %), de la production primaire (10 %) et enfin du retail (8 %). Les Belges sont parmi les plus ‘gaspilleurs’ – six autres pays font encore moins bien – se situant au-dessus de la moyenne de l’UE : 146 kg par habitant en 2023, en baisse toutefois par rapport à 2022 (151 kg). Ici aussi les ménages sont les premiers responsables du gaspillage (43 %, un chiffre légèrement inférieur à la moyenne européenne). Proportionnellement, le gaspillage des producteurs d’aliments et de boissons pèse près de deux fois plus lourd chez nous qu’au niveau européen (36,3 % contre 19 %). Viennent ensuite le retail (8,2 %), l’horeca et le foodservice (7,5 %). Le gaspillage dans la production primaire est faible (4,1 %) car la Belgique est un petit pays producteur.
Trop moche que pour être consommé
Il y a plusieurs causes au gaspillage alimentaire. Les ménages sont les principaux responsables, en particulier ceux des pays riches. Les consommateurs évaluent parfois mal leurs besoins ou la durée de conservation des produits, font des achats impulsifs ou se trompent en lisant l’étiquette qui indique la durée de conservation d’un produit. La mention ‘à consommer avant le’ sur des produits tels que les pâtes, le riz, les conserves, les produits surgelés ou les snacks signifie qu’au-delà de la date indiquée le produit perdra un peu de son goût ou de sa fraîcheur, mais qu’il pourra toujours être consommé sans danger. De nombreux consommateurs interprètent mal cette mention et jettent le produit. Une étude de 2018 de la Commission européenne montre que 10 % du gaspillage alimentaire est dû à une mauvaise interprétation des étiquettes. Une autre raison est que certains fruits et légumes ne sont pas assez attrayants pour être vendus. Trop peu sexy, les consommateurs les évitent ou les retailers ne les mettent pas en rayon. Les producteurs alimentaires sont la deuxième source de gaspillage la plus importante. Ils produisent plus que nécessaire, font partie d’une chaîne d’approvisionnement inefficace ou ne parviennent pas à conserver correctement les aliments.
Un problème économique
Le gaspillage alimentaire est également un problème économique. Les ménages paient pour des aliments qu’ils ne consomment pas. Agriculteurs et entreprises perdent de l’argent à chaque étape de la chaîne alimentaire, car une partie des aliments finit à la poubelle. La Commission européenne estime à 132 milliards d’euros le coût lié au gaspillage alimentaire. Et ce n’est pas tout car les enquêtes citées par la Commission dans son analyse d’impact estiment le coût supplémentaire de la collecte et du traitement des déchets alimentaires à environ 9,3 milliards d’euros.

L’Europe intensifie la lutte
En raison de son impact environnemental considérable et des énormes pertes économiques qu’il engendre, le gaspillage alimentaire fait l’objet d’un nombre croissant d’initiatives. L’UE soutient également la mise en place de réglementations pour lutter contre le gaspillage. En septembre dernier, elle a présenté de nouveaux objectifs contraignants en matière de réduction du gaspillage d’ici 2030. À cette date, les déchets issus de la transformation et de la production alimentaires en Europe devront être réduits de 10 % et ceux issus du retail, de l’horeca, du foodservice et des ménages de 30 % par rapport à la moyenne annuelle enregistrée entre 2021 et 2023. Comment y parvenir ? La Commission mise principalement sur la prévention et souhaite examiner de nouvelles méthodes d’étiquetage des dates. On peut lire sur le site du Parlement européen qu’elle a également développé “différents profils de consommateurs en matière de gaspillage alimentaire”. Il s’agit aussi de faciliter le don des invendus encore propres à la consommation humaine.
Des retailers et des applications contre le gaspillage alimentaire
De nombreux retailers tentent également d’agir. Les supermarchés proposent depuis longtemps des réductions sur les produits proches de la date de péremption, mais ils vont plus loin. Plusieurs collaborent avec des organismes comme les banques alimentaires et d’autres organisations sociales. Too Good To Go est l’une des initiatives commerciales les plus connues. Grâce à l’application, les établissements horeca et les supermarchés proposent à bas prix les invendus qu’ils ne pourront plus vendre le lendemain. Une aubaine pour les chasseurs de bonnes affaires, prêts à se contenter de pain moins frais ou de fruits qui ne sont pas parfaits, mais qui restent tout à fait comestibles. Pour les retailers, l’application présente l’avantage d’attirer de nouveaux clients dans leur magasin. Dans le sillage du pionnier danois, plusieurs applications proposent des services similaires, parmi lesquelles Foodello, Olio ou Happy Hours Market. Une initiative un peu différente a été lancée par l’organisation belge Waste Warriors : pour 33,50 euros (plus 6,45 euros de frais d’expédition), elle propose tous les trois mois une boîte contenant des produits issus des flux résiduels.
Les banques alimentaires désavantagées
D’autres applications, FoodWise ou NoWaste par exemple, se concentrent sur les aliments que vous avez chez vous et leur date de péremption, pour éviter qu’ils ne soient jetés. Certaines, dont Plan-eet, aident les consommateurs à cuisiner avec des restes. L’attention grandissante dont fait l’objet le gaspillage alimentaire et le nombre croissant d’initiatives commerciales dans le domaine ont également des conséquences moins positives pour les organisations sociales, au premier rang desquelles les banques alimentaires. Celles-ci déplorent une diminution de l’offre qui réduit d’autant l’aide qu’elles apportent aux personnes en difficulté. Suite à la franchisation des magasins Delhaize, davantage d’exploitants de cette enseigne préfèrent collaborer avec Too Good To Go, ce qui réduit également leur approvisionnement. Il y a quelques années, ce tarissement des ressources a suscité des protestations, notamment à Bruxelles. La Fédération belge des banques alimentaires constate également une diminution de l’offre de l’industrie alimentaire. Les organisations sociales ont donc demandé au gouvernement de rendre les dons fiscalement plus attractifs. Les supermarchés qui vendent des produits via des applications qui luttent contre le gaspillage alimentaire peuvent déduire fiscalement leurs pertes. Cette mesure ne vaut pas pour les dons aux banques alimentaires ou aux organisations sociales. La plupart des supermarchés continuent toutefois à donner aux unes et aux autres.
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