Un an après l'entrée en vigueur de l'interdiction de vente de tabac dans les supermarchés de plus de 400 m2, la Cour constitutionnelle a annulé la mesure. Entre perte de chiffre d'affaires, concurrence perçue comme déloyale et malaise autour d'un produit nocif, deux franchisés racontent comment ils ont vécu cette période intermédiaire et s'interrogent aujourd'hui sur un éventuel retour du tabac dans leurs linéaires.
Cette interdiction du tabac leur a-t-elle coûté quelque chose ? “Naturellement”, répond Karen Pollet, exploitante de plusieurs magasins Carrefour dont celui d'Oostende. “Aucun commerçant n'a échappé aux conséquences, sinon il n'aurait pas vendu de tabac au préalable. Nous avons même ressenti durement cette interdiction, car le tabac représentait en moyenne 4 % de notre chiffre d'affaires, dans certains magasins même davantage. Même si les cigarettes et articles de tabac dégagent peu de marge, cela a tout de même provoqué une chute considérable du chiffre d'affaires. Qui vient acheter des cigarettes emporte souvent autre chose aussi. Et cela disparaît également, mais impossible de chiffrer ce montant.”
“Les bénéfices sur le tabac sont maigres, mais cumulés, cela représentait tout de même un montant significatif”, témoigne également Kristof Merckx, qui possède deux supermarchés Spar à Mechelen. “Sur base annuelle, j'ai perdu pas mal de chiffre d'affaires. Pour mes deux magasins, cela représentait 500.000 euros. Maintenant, je dois dire que je comprends l'aspect sociétal – la santé. Réaliser des bénéfices aux dépens de la santé de ses clients n'est pas ce qu'on souhaite non plus. Je trouve tout de même cela équivoque. Juste entre mes deux magasins se trouve un autre commerce qui peut vendre des produits du tabac. Et là, on sait bien que quelqu'un qui va chercher un paquet le soir achètera aussi là-bas son pain pour le lendemain, ou son pot de pâte à tartiner. C'est difficilement mesurable, mais c'est un fait.”
Photomatons, journaux et magazines
La question est de savoir comment compenser cela. Le tabac peut-il être remplacé par un autre modèle de revenus ? Pas si simple, selon eux. “Nous sommes naturellement partis à la recherche de produits alternatifs pour compenser”, explique Karen Pollet. “C'est un combat pour toutes les enseignes de supermarché que de générer du chiffre d'affaires. Nous sommes très nombreux, c'est donc un marché très concurrentiel. Il faut se battre. On cherche donc toujours ce qui peut apporter du chiffre d'affaires supplémentaire, maintenant les entrepreneurs sont devenus encore plus créatifs dans ce domaine. Ainsi, on a vu des automates pour développer des photos surgir presque partout. Nous essayons de chercher dans tous les recoins possibles. Certains collègues me racontent qu'ils sont passés au pain frais pour créer davantage de chiffre d'affaires, mais si on l'avait déjà fait au préalable, on ne peut évidemment plus le faire. Et il n'est pas facile non plus de trouver quelque chose avec quoi générer au minimum 4 % de chiffre d'affaires. On continue de chercher des formules, on étend ses heures d'ouverture, etc. On cherche partout.”
“Des revenus alternatifs ? Je n'en ai pas vraiment cherché”, répond Kristof Merckx. “Je connais des entrepreneurs qui ont intégré quotidiens et magazines dans leur offre en réaction, mais je les avais déjà, donc ce n'était pas une option. On ne peut pas non plus remplacer les produits du tabac par autre chose de manière équivalente. C'est un segment qui a disparu, et en soi je n'ai pas de problème avec cela, mais que ce soit alors pour tout le monde. Ce magasin entre les miens n'est pas plus sain parce qu'il est plus petit en surface. Introduisons alors des magasins spécialisés pour les produits du tabac, comme il existe déjà des commerces spécialisés dans d'autres domaines. Si c'est vraiment une question de santé, je trouve très étrange de prendre comme critère la taille du commerce vendeur.”
Et puis il y a naturellement la question cruciale : cette interdiction du tabac a-t-elle atteint son objectif ? “Je l'espère”, soupire Kristof Merckx. “Alors cela aura eu du sens. Mais en fait j'en ai un peu peur. Aux Pays-Bas non plus, il n'y a pas moins de fumeurs parce que la vente de tabac y est encadrée.”
Il n'a d'ailleurs pas l'intention de se remettre rapidement à vendre du tabac maintenant que le ministre Vandenbroucke accepte que l'interdiction soit supprimée. “Je m'attendais à ce que la Cour constitutionnelle écarte cette disposition”, poursuit Kristof Merckx, “mais je suis surpris que le ministre jette l'éponge. Je partais du principe qu'on étendrait l'interdiction à tous les magasins d'alimentation, quelle que soit la surface. Je dois encore réfléchir à ce que je veux faire maintenant. Ma première réaction n'est pas de me relancer immédiatement dans la vente de tabac. Toute l'infrastructure pour cela, dans laquelle j'avais justement investi deux ans auparavant, a en effet déjà été démantelée. Je trouve un peu bizarre de faire à nouveau des frais. Au final, ce n'est pas une vente qui me procurait du plaisir, ces produits du tabac ne m'ont pas manqué. Je trouvais tout au plus ennuyeux que la concurrence puisse encore les vendre.”
Matthieu Van Steenkiste
Gondola