Colruyt Group clôture le premier semestre de son exercice 2025/26 avec une croissance du chiffre d’affaires, mais une nette dégradation de sa rentabilité. La pression concurrentielle, l’érosion des marges et la hausse des coûts pèsent sur la performance du distributeur, dont la position de leader reste toutefois solide.
Au premier semestre de l’exercice 2025/2026, le groupe Colruyt affiche un chiffre d’affaires en hausse de 4,5 %, à 5,3 milliards d’euros. Cette augmentation s’explique, en partie, par les différentes acquisitions (Foodbag, Délitraiteur, Délidis, NRG). Mais même sans celles-ci, la croissance organique reste bien présente, avec une progression de 2,2 %, traduisant toutefois un environnement commercial plus contraint.
En revanche, cette augmentation du chiffre d’affaires ne se reflète pas dans les résultats, en net recul sur l’ensemble des indicateurs de rentabilité. Le résultat d’exploitation (EBIT) chute de 15,8 % pour s’établir à 213 millions d’euros, soit une marge opérationnelle ramenée de 5 % à 4 % du chiffre d’affaires. Il n’empêche : ce niveau reste supérieur à celui de rivaux internationaux comme Ahold Delhaize (3,1 % en 2024) et Carrefour (2,35 % en 2024). Le bénéfice net total atteint 150 millions d’euros, en recul de 22,7 %. Même en tenant compte d’un effet positif unique de 12 millions d’euros lié à la consolidation de Foodbag, la tendance demeure clairement orientée à la baisse.
Marges sous pression et concurrence accrue
La détérioration de la rentabilité était attendue. Elle s’explique notamment par la pression persistante sur les prix et les promotions sur le marché belge de la distribution alimentaire. La guerre des promotions s’est encore intensifiée ces dernières semaines, avec les actions 2+5 d’Ahold Delhaize et les campagnes de Kruidvat, forçant Colruyt à réagir pour rester fidèle à sa politique des prix les plus bas.
La marge brute recule légèrement, passant de 30,3 % à 30,1 %, dans un contexte de concurrence renforcée et de conditions de marché qualifiées d’« inégales » par le groupe.
La part de marché cumulée de Colruyt Meilleurs Prix, Okay, Spar et Comarché diminue ainsi à 28,8 %, contre 29,2 % un an plus tôt, confirmant une érosion progressive de la position dominante.
Les coûts opérationnels accentuent encore cette pression. Ils augmentent de 75 millions d’euros et représentent désormais 22,1 % du chiffre d’affaires. Outre l’effet des acquisitions, près de trois quarts de la hausse résiduelle sont imputables à l’indexation automatique des salaires en Belgique, un facteur structurel qui continue de pénaliser la compétitivité du modèle intégré de Colruyt face à des acteurs opérant sous d’autres commissions paritaires.
Parallèlement, les investissements restent soutenus, à 262 millions d’euros sur le semestre, principalement dans les magasins, la logistique, l’automatisation et la transformation numérique.
L’ensemble pèse sur la trésorerie : les flux de trésorerie opérationnels tombent à 214 millions d’euros, contre 355 millions un an plus tôt.
Fidèle à sa stratégie et à ses valeurs
Dans ce contexte de résultats en demi-teinte, le groupe maintient néanmoins le cap. Le retailer reste fidèle à sa stratégie de développement et au positionnement qui le caractérise, et affirme vouloir continuer à investir dans un avenir où, selon lui, accessibilité financière, qualité, simplicité et santé vont de pair.
Sur les prix, le distributeur l’a encore démontré ces dernières semaines en s’alignant sur les actions ultra-agressives de ses concurrents, sans déroger à son slogan des « Meilleurs prix ». Ses marques propres très fortes, comme Boni, s’inscrivent d’ailleurs dans cette logique de combinaison entre bon prix et positionnement qualitatif. Une approche qui semble rencontrer l’adhésion du public, comme en témoigne le succès de ces marques.
Le groupe poursuit également son développement en B2B et dans les centres urbains, tout en élargissant son portefeuille de formules. Dans le food retail, les enseignes Bon et Délitraiteur complètent l’offre historique, tandis que, dans la santé, des activités comme Jims ou Newpharma traduisent une volonté de diversification alignée avec l’évolution des attentes des consommateurs.
Cette stratégie s’accompagne d’une attention particulière portée aux jeunes générations. Avec OKay, les magasins de proximité compacts, le concept Easy Switch ou encore la marque Foodbag, Colruyt cherche à répondre à une demande croissante de rapidité et de solutions perçues comme plus durables. L’enjeu n’est plus uniquement le prix, mais aussi la « convenience » au sens large : gagner du temps, réduire la charge mentale et s’adapter à des modes de vie plus fragmentés.
Un « local hero » solide avant tout
Sur le terrain, cette orientation se traduit par des investissements continus en Belgique. Le groupe poursuit la rénovation et l’ouverture de magasins, renforce ses capacités logistiques et de production, et accélère sur l’automatisation et l’innovation.
Là encore, la logique reste celle du temps long. Colruyt entend clairement consolider son outil plutôt que rechercher des gains rapides au détriment de la robustesse. Cette approche lui permet, par ailleurs, de revendiquer son ancrage local comme un pilier stratégique. Le groupe demeure l’un des principaux employeurs du pays, avec plus de 30.000 collaborateurs, et continue d’investir dans les compétences, les infrastructures et l’emploi en Belgique.
Cet ancrage se reflète également dans sa contribution fiscale : selon son rapport annuel, Colruyt Group a versé plus de 1,1 milliard d’euros au Trésor belge sur l’exercice 2024/2025. Un chiffre qui illustre son poids économique.
En réaffirmant son horizon de long terme et en intégrant systématiquement les dimensions économiques et écologiques dans ses décisions, Colruyt continue ainsi de traverser les cycles. Quitte, comme lors de ce premier semestre, à subir une pression accrue sur sa rentabilité, mais sans renier son modèle.
Commentaire de Pierre-Alexandre Billiet : Comment le premier employeur du pays assure son avenir
Colruyt l’avait déjà laissé entendre en septembre : la concurrence accrue, et les règles du jeu qui le défavorisent pèsent sur son niveau de rentabilité. Dans ce contexte, il serait facile, ou plutôt tentant, de faire remonter le cours de l'action en annonçant une réorganisation, en réduisant fortement les coûts ou en reportant les investissements.
Pourtant, Colruyt Goup continue d'investir résolument en Belgique et se concentre davantage sur ses activités principales. Entretemps, les activités françaises ont été vendues, le secteur non alimentaire a été réduit (Dreamland et Dreambaby), le département énergie Virya a été réorganisé et l'ordre a été rétabli en interne dans des domaines qui étaient en suspens depuis longtemps. Quoi qu’en pensent les analystes, voici pourquoi Colruyt pourrait bien réussir à tenir sa promesse belge, à savoir réaliser une croissance locale rentable.
1. Les promesses du foodservice
Selon Gondola Foodservice, Colruyt a été le premier foodretailer à se lancer sur le marché de la restauration en Belgique : l'approvisionnement des établissements horeca, mais aussi des activités non commerciales telles que les écoles et les hôpitaux, représente désormais un marché de 15 milliards d'euros en Belgique. Si Colruyt parvient à conquérir une part de marché aussi importante dans la restauration que dans la vente au détail, ce qui devrait être possible, il pourrait encore engranger 5 milliards, soit près de 10 fois son chiffre d'affaires actuel dans la restauration. Avec notamment son département Solucious, Colruyt Group est un consolidateur sur le marché. Il devra toutefois rationaliser ses activités opérationnelles et intégrer efficacement ses acquisitions. Colruyt Group pourra alors tirer pleinement parti de son poids.
2. Énergie : une assurance sur l’avenir
L'énergie deviendra l'un des principaux piliers du retail dans les années à venir. Colruyt détient environ 30 % de Virya. Il ne s'agit pas à proprement parler d'un avantage concurrentiel, mais plutôt d'une forme d'indépendance garantie, qui aura un impact direct sur les marges. À l'avenir, les coûts énergétiques pourraient représenter jusqu'à 50 % du bénéfice net d'un commerçant. Il s'agit d'une variable importante, relativement invisible pour le consommateur.
3. Autonomie : s’appuyer sur sa propre chaîne d'approvisionnement
Colruyt possède l'une des plus grandes boucheries de Belgique avec Vlevico et vient d'investir dans une nouvelle fromagerie à Halle. Dans un contexte mondial d'instabilité de la chaîne d'approvisionnement, Colruyt devra mettre en avant ses racines belges. La relation avec les agriculteurs n'est pas évidente, car Colruyt a pris quelques mesures prématurées ou mal perçues par ceux-ci, mais la logique à long terme est fondamentalement juste. Renforcer l'ancrage local, ce que fait la chaîne dans le domaine de la pêche (moules belges) a du sens.
Dans le domaine de la santé , notamment la pharmacie, l'avenir s'annonce prometteur et les synergies commencent à porter leurs fruits. Newpharma propose des produits dans ses magasins physiques, mais Jim's et Mart with Food doivent encore attendre des renforts, même si les évolutions semblent positives.
Au-delà des opportunités à long terme, Colruyt devra toutefois surveiller quelques points d'attention :
- L'accent mis historiquement sur l'efficacité n'est plus un facteur distinctif. La flexibilité sera le mot clé dans les années à venir. Rapidité, agilité, politique d'adaptation : ces éléments deviennent essentiels dans un environnement de marché turbulent et instable. Le grand Colruyt devra enrichir sa machine lourde d'une approche flexible, là où cela s'avère nécessaire.
- L’expérience de shopping Colruyt est un point à améliorer. Les magasins gris sont peut-être un peu trop gris, même si leur simplicité exprime l’économie. Pas d'animation dans les rayons, pas d'expérience. L'ambiance peut être sobre, mais elle pourrait être un peu plus vivante. Robert Torck, PDG de Shelf Service, entreprise belge et leader du marché de l'expérience en magasin, voit de ce point de vue de belles opportunités pour Colruyt. Outre le conteneur Easy Switch, les magasins de quartier et Okay, Colruyt dispose également d'une large gamme de canaux pour les jeunes consommateurs avec Foodbag.
- Peut-être s’agit-il du point le plus important : le plus grand employeur du pays est très peu soutenu par la politique belge. Colruyt contribue à hauteur de plus de 1,1 milliard d'euros au trésor public, investit localement, mais ne bénéficie pas de conditions équitables sur le plan fiscal, commercial et social. Et le leader du marché peine à comprendre pourquoi il devrait être fragilisé par le dumping commercial, mais aussi les ouvertures le dimanche. Peut-être le groupe a-t-il été dans le passé un leader du marché un peu trop timide, mais il est probablement bien décidé aujourd’hui à convaincre les ministres Beenders et Clarinval de davantage soutenir les opérateurs locaux, qu’ils soient retailers ou producteurs alimentaires. Avec un handicap salarial et une fiscalité élevée, il est aujourd'hui désavantageux pour un Belge de faire des affaires en Belgique.
Gondola