Le distributeur enclenche une nouvelle étape de sa stratégie. Recentré sur trois marchés cœur, Carrefour veut travailler à un redressement durable de ses parts de marché et de sa rentabilité d’ici 2030. Prix, frais, franchise et intelligence artificielle constituent les piliers d’un plan très ambitieux.
On l’attendait depuis quelques temps. Carrefour dévoile son plan stratégique « Carrefour 2030 » avec un objectif clair : accélérer la croissance et améliorer la rentabilité sur un périmètre simplifié. Après la cession de l’Italie et l’annonce de celle de la Roumanie la semaine passée, le groupe se concentre désormais sur la France, l’Espagne et le Brésil, qui représentent ensemble 85% du chiffre d’affaires et près de 99% du résultat opérationnel courant en 2025.
Prix, frais et fidélité en première ligne
Carrefour place la compétitivité prix au centre de la reconquête client. En France, le pilotage se fera désormais sur l’indice « Distriprix Net » de NielsenIQ, intégrant promotions et remises immédiates, avec un engagement d’amélioration annuelle par rapport à la moyenne du marché. Deux offensives sont annoncées : 200 produits de marque propre à prix coûtant pour les membres du Club en France et 1.000 produits à prix « imbattables » en Espagne. Le leadership prix doit être maintenu en Espagne et au Brésil, avec l’appui de la centrale d’achats Concordis.
Le frais est présenté comme le premier moteur de trafic. Le groupe vise 50% de pénétration en fruits et légumes d’ici 2030 (41% en 2025) et 20% du chiffre d’affaires Frais en France réalisé via des solutions repas. La transformation d’hypermarchés inspirés de Marché Frais, le développement de Match (160 magasins en 2030) ou encore 200 concessions fruits et légumes avec le groupe Blachère illustrent cette orientation.
Les marques propres devraient représenter environ 40% du chiffre d’affaires alimentaire dès 2026, avec une croissance 1,5 fois plus rapide que celle des marques nationales. Au Brésil, la marque premier prix Bulnez doit compter 500 références d’ici 2028.
Expansion et modèle plus léger
Carrefour mise sur 7.500 magasins de proximité en France et en Espagne à horizon 2030, +70 Atacadão au Brésil et 50 nouveaux Market en France. Sans grande surprise, le modèle évolue vers toujours plus de franchise : 40 passages en franchise par an pour Market et 15 hypermarchés en location-gérance en 2026. En France, 200 millions d’euros supplémentaires par an seront investis dans la modernisation commerciale.
Ambition financière et pari technologique
En chiffre, voilà ce à quoi le plan stratégique doit mener. Sur le plan financier, Carrefour fixe des objectifs précis à horizon 2030. Le groupe vise des gains réguliers de parts de marché dans ses pays cœur, avec une cible de 25% en France et 20% au Brésil, tout en consolidant sa position de numéro deux en Espagne. Cette dynamique commerciale doit s’accompagner d’un plan d’économies de coûts de 1 milliard d’euros par an d’ici 2030 et d’une amélioration progressive de la rentabilité, avec une marge de Résultat Opérationnel Courant de 3,2% en 2028 puis 3,5% en 2030. Carrefour ambitionne également de générer 5 milliards d’euros de cash-flow libre net cumulé entre 2026 et 2028. Le résultat net ajusté par action est attendu en croissance dans le haut de la fourchette à un chiffre chaque année, avec une politique de dividende fixée entre 50% et 60% de ce résultat net ajusté par action.
"Nous nous concentrons sur notre plan"
Carrefour a-t-il encore un avenir en Belgique ? Même après la présentation du plan « Carrefour 2030 », la question reste en suspens. Dans ses résultats trimestriels, la chaîne de supermarchés affirme encore sa rentabilité dans notre pays. « Nous poursuivons sur notre lancée », déclare la porte-parole Régine Van Tomme à Gondola. « Je pense que nous prouvons que nous sommes rentables depuis trois ans. Nous avons proposé un plan à nos franchisés et à nos partenaires et nous nous y tenons. »
Selon la chaîne de supermarchés, les performances de 2025 prouvent la valeur du modèle unique en Belgique : hybride (intégré et franchise) et multiformat (Hyper, Market, Express et eCommerce). « Nous sommes et restons un acteur essentiel en Belgique. Nous continuons à innover et à nous adapter en permanence, comme le montre le lancement récent et réussi des ouvertures dominicales dans les magasins intégrés. Un budget de 60 millions d'euros est prévu pour 2026 pour la modernisation des magasins et des technologies de l'information », indique le retailer dans un communiqué de presse. Carrefour poursuit le déploiement de son plan stratégique 2026-2028.
Carrefour Belgique sans scénario précis
La Belgique ne fait donc plus partie des priorités du Groupe Carrefour. Sans qu’il soit possible aujourd’hui de définir le scénario qui s’impose pour la filiale belge, entre cession, master franchise, franchisation, ou… poursuite de l’activité dans les mêmes conditions. Pour les équipes belges, la priorité est certes de maintenir le business, même si ce n’est plus tout à fait “as usual”.
Pour les observateurs belges, la présentation du plan stratégique 2030 est une confirmation : le groupe se recentre sur ses trois marchés prioritaires, ceux où il est aujourd’hui soit leader (Brésil), soit N°2 du marché (France et Espagne). Ceux qui concentrent aujourd’hui 85% de son chiffre d’affaires et 99% de son résultat opérationnel récurrent. La Belgique, tout comme l’Argentine et la Pologne sont versées dans un segment de reporting « Autres pays ». Des marchés clairement placés sur l’étagère, mais dont le Groupe dit qu’il veillera à assurer “une gestion dynamique de ces actifs”, en évaluant “toutes les options stratégiques ouvertes — de la croissance à la monétisation totale ou partielle.” A défaut d’être précis sur le processus, c’est clair sur les intentions.
Dans la formule alambiquée utilisée pour évoquer le sort des trois marchés sortis des priorités, on décèle surtout une forme d’incertitude : rien ne permet aujourd’hui d’y lire le scénario privilégié ou même identifié. Cession ? Partenariats ? Franchisation et location/gérance ? Ou même maintien du modèle actuel, faute d’une autre possibilité ? Le groupe ne s’engage qu’au pragmatisme, sans fournir de mode d’emploi prédéfini. Il ne s’agit pas de précipiter les choses. Mais cela ne lève pas non plus une incertitude qui n’est confortable pour personne, ni pour les partenaires sociaux, ni pour les partenaires franchisés, ni pour la clientèle.
Carrefour Belgique ne faisant plus réellement partie des grandes options stratégiques du plan 2030, elle révèle donc ce matin sa propre feuille de route, dont on notera que l’horizon vise 2028, et non 2030. Elle insiste sur la continuité d’une stratégie locale qui a fait ses preuves en permettant le retour à la rentabilité, grâce à une bonne maîtrise des coûts, une politique commerciale tirant parti du caractère multiformats unique en Belgique (Hyper, Market, Express et eCommerce), et une satisfaction clients traduite par des scores NPS en hausse. “Cette base solide donne à Carrefour Belgique pleine confiance et détermination pour poursuivre sa création de valeur en 2026 avec le déploiement de sa nouvelle stratégie 2026-2028, et cela ensemble avec tous nos collaborateurs et partenaires-franchisés, ” ajoute Geoffroy Gersdorff, CEO de Carrefour Belgique.
Carrefour se dit confiant, et même rentable en Belgique
Seize heures avant de dévoiler son nouveau plan stratégique, le distributeur français a présenté des résultats annuels contrastés qui ne l’empêchent pas d’aborder 2026 « avec confiance compte tenu des dynamiques de marché ». Carrefour Belgique a d’ailleurs annoncé « un rétablissement durable de la rentabilité ».
“En 2025, nous avons a réalisé une performance solide avec une amélioration notable en France et en Espagne”, a affirmé d’entrée de jeu le PDG du distributeur parisien, quelques heures seulement avant de présenter Carrefour 2030, son troisième plan stratégique. Car le groupe tente bel et bien de redresser ses performances.
Sur l'exercice comptable, le résultat opérationnel courant a reculé à 2,16 milliards d'euros (-5,4 %), accusant notamment le coût de l'intégration de Cora et Match (210 millions d'euros). La marge opérationnelle du groupe a encore diminué, à 2,6 % contre 2,8 un an auparavant et 3,1 % post-pandémie.
Il convient d'insister sur le fait que l'année 2025 a été marquée par des arbitrages décisifs dans la transformation entreprise par Carrefour. Avec la finalisation de la cession des activités italiennes, le renforcement de l'exposition au marché brésilien, via le rachat des minoritaires de Carrefour Brésil.La semaine dernière, le groupe a initié des négociations exclusives avec Paval Holding en vue de la cession de Carrefour Roumanie contre 823 millions d'euros, qui devrait être réalisée au deuxième semestre 2026.
Cette transformation stratégique s'accompagne néanmoins de progrès opérationnels. “Notre dynamique commerciale est solide, avec notamment l'atteinte d'une marge opérationnelle de 3% en France sur notre périmètre historique”, s'est félicité Alexandre Bompard.
En Espagne, où Carrefour investit dans la compétitivité, la progression du marché tant en valeur qu’en volumes, à la fois en alimentaire et non alimentaire, semble renforcer son positionnement de “leader prix dans le pays.
Tandis que, pour le reste de l’Europe, les comptes consolidés du groupe mettent en exergue la contribution de Carrefour Belgique à la reprise de la région, affichant “une croissance positive sur l’année en dépit d'une intensité concurrentielle persistante”.
Les résultats belges confirment “le retour à la rentabilité”
Dans un communiqué distinct envoyé par les équipes de Zaventem, Carrefour Belgique a consacré de son côté “le rétablissement durable” de sa rentabilité malgré “un marché qui compte parmi les plus concurrentiels d’Europe”. Mais sans en fournir le moindre détail chiffré.
L'enseigne belge revendique ainsi des résultats solides pour 2025, marqués par une croissance du chiffre d’affaires de 0,8 % à périmètre comparable. Les ventes, toutes taxes comprises, se sont établies à 4,43 milliards d'euros (ou 4,06 milliards hors taxes, -2,4 %). Une dynamique portée par “des choix commerciaux forts, une politique promotionnelle dynamique, une maîtrise durable des coûts de distribution et une discipline de dépenses stricte.”
Redevenir rentable, cette mission dont avait été explicitement chargé Geoffroy Gersdorff, le CEO de la filiale belge, lors de sa nomination, se serait dès lors concrétisé. Mais ce bilan s'avère-t-il suffisant pour retirer les activités belges de la liste des prochaines cessions ?
Après Carrefour Roumanie, qui était aussi rentable, Carrefour Belgique reste officieusement sur le radar de l'état-major parisien. “Nous avons accéléré la refonte de notre portefeuille”, a confié Alexandre Bompard ce mardi en préambule de sa présentation des résultats. Renseignements pris à bonnes sources, la filiale belge ne devrait pas faire l'objet d'une “grande annonce”.
En tout cas pas ce mercredi matin durant le fameux Capital Market Day, où la direction dévoilera ses “ambitions de création de valeur pour les années à venir”. Le marché estime la probabilité d'une sortie de Pologne supérieure à celle d'un départ de chez nous. En attendant, une poignée de banques d'affaires et de repreneurs “plausibles” étudient le parc belge de Carrefour et ne devraient “probablement pas se prononcer” avant la fin de l'année.
Gondola