Sortie des marchés stratégiques du groupe Carrefour, la Belgique nourrit les spéculations sur l’avenir de l’enseigne. Pourtant, sur le terrain, la filiale belge se redresse et reste un acteur clé du commerce national. Avec plus de 700 magasins, 16.000 emplois et un vaste réseau de fournisseurs locaux, Carrefour conserve un poids économique considérable dans le pays. De quoi rendre les scénarios d’un désengagement du groupe bien plus complexes qu’ils n’y paraissent.
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Cet article est tiré de l'édition mars 2026 du magazine Gondola.
Depuis plusieurs mois, les spéculations vont bon train quant à l’avenir de Carrefour Belgique. La filiale belge serait devenue “non prioritaire” aux yeux de sa maison-mère française. Sortie des trois marchés prioritaires identifiés par Alexandre Bompard, le patron du groupe français, la Belgique a été à peine évoquée lors de la très attendue présentation de la vision stratégique 2030 de Carrefour. Un silence qui n’est pas passé inaperçu.
Car paradoxalement, ce faible écho à l’international a fait beaucoup de bruit sur le marché belge. Dans les milieux du retail comme dans la presse belge, les interrogations se multiplient quant au futur de l’enseigne dans le pays. Alors que le groupe s’est déjà séparé de certaines activités, notamment en Italie et en Roumanie, l’absence de message clair sur la Belgique nourrit toutes les spéculations. D’autant que le CEO du groupe français le confirme : “Toutes les options sont ouvertes”. Face à cette position prudente, voire ambiguë, la tentation est grande d’y voir un déclassement. Certains évoquent déjà l’idée d’un retrait progressif. D’autres parlent plus directement d’un possible abandon.
Il faut dire qu’à l’échelle du groupe, la Belgique reste un marché relativement modeste. Avec un peu plus de 4 milliards d’euros de chiffre d’affaires (2024), l’entité belge ne pèse que 4,3 % face aux 91,48 milliards d’euros de revenus réalisés par Carrefour dans le monde en 2025. Dans ce contexte, la volonté d’Alexandre Bompard de concentrer l’attention stratégique sur trois marchés prioritaires (la France, le Brésil et l’Espagne) n’a rien d’étonnant. “Si la France tousse, c’est tout le groupe qui s’enrhume”, résume un observateur du secteur. Pour les investisseurs, la Belgique n’a jamais constitué un enjeu déterminant. Les performances du marché belge n’ont d’ailleurs jamais eu d’impact notable sur le cours de Bourse de Carrefour. Dans les faits, confie un connaisseur du dossier, la priorité donnée à ces grands marchés existait déjà auparavant : le plan stratégique ne fait que formaliser une réalité. “Rien ne change vraiment en termes de priorité”, nous glisse-t-on. “La Belgique n’était déjà pas une priorité par le passé.”
Optimisme belge avant tout
Au point que, dans la (très discrète) communication de la filiale belge de Carrefour à la suite de la présentation du plan stratégique, l’entité belge de Carrefour n’a pas jugé nécessaire de réagir ou de clarifier quoi que ce soit : elle a plutôt décidé d’afficher de l’optimisme. “L’enseigne clôture 2025 sur des résultats solides, marqués par une croissance du chiffre d’affaires et une amélioration de la rentabilité”, insistait un communiqué enjoué mettant en avant les diverses raisons pour lesquelles Carrefour Belgique peut se féliciter de son année 2025.
C’est que Carrefour Belgique va mieux après des années difficiles. Selon sa direction, la firme opère depuis trois ans un retournement positif. Une amélioration progressive de ses indicateurs, obtenue dans un contexte pourtant perturbé par des actions sociales et une pression sur la consommation en fin d’année. “Le retour à la rentabilité repose sur une maîtrise des coûts de distribution et une discipline stricte des dépenses”, glissait le mois passé le retailer belge dans un communiqué. Un “retour à la rentabilité” prudent qu’il convient toutefois de préciser quelque peu (voir encadré). Dans un marché belge qui a connu une croissance en valeur de 3,5 %, Carrefour Belgique a cru de 0,7 %.

60 millions d’investissements en 2026 en Belgique
En Belgique, Carrefour va mieux. Et veut continuer d’investir. Ce sera, par exemple, le cas avec un budget de 60 millions d’euros en 2026 pour la modernisation des magasins et de l’IT.
Mais sur un marché belge extrêmement concurrentiel, Carrefour doit encore regagner des parts de marché face à des acteurs très performants comme Colruyt Group, Delhaize ou Lidl. La question de la rentabilité reste également un enjeu structurel, en particulier en raison du poids de certains magasins intégrés, plus coûteux à exploiter que les points de vente franchisés. Enfin, le groupe doit encore affiner le positionnement de ses différents formats (Hypermarchés, Market et Express) afin de trouver l’équilibre le plus efficace dans un paysage commercial en pleine transformation.
L’évolution positive de ces dernières années, beaucoup l’attribuent à la présence d’un Belge à la tête de l’entreprise. Geoffroy Gersdorff, qui a repris les commandes de Carrefour Belgique depuis 2022, fait en effet figure d’exception. Et d’un management belge d’un très bon niveau ! Il est rare qu’une direction de pays ne soit pas confiée à un Français. Certains experts y voient une vraie reconnaissance des spécificités belges.
Une organisation hybride et autonome
Cette autonomie n’empêche évidemment pas la filiale belge de bénéficier de la puissance du groupe lorsque cela s’avère pertinent. Carrefour Belgique participe ainsi aux négociations internationales via les centrales d’achat Concordis et Eureca Trading à Bruxelles, qui permet de mutualiser les volumes sur certaines grandes catégories de produits. La filiale profite également de l’effet d’échelle du groupe pour le développement des marques propres ou pour certains achats non marchands comme les équipements de magasins, le mobilier, les systèmes informatiques ou les infrastructures logistiques. Autrement dit, Carrefour Belgique fonctionne aujourd’hui comme une filiale hybride : suffisamment intégrée pour bénéficier de la puissance du groupe, mais suffisamment autonome pour adapter son modèle à l’un des marchés alimentaires les plus concurrentiels d’Europe. Dans le retail, “massa is kassa” (le gros volume génère de gros bénéfices, ndlr) : il faut cette adhésion à un groupement international
Carrefour doit encore regagner des parts de marché face à des acteurs très performants.
Au-delà des chiffres et des grands principes d’autonomie, ce qui distingue Carrefour Belgique, c’est aussi sa densité territoriale et son ancrage local. Carrefour n’est pas un acteur périphérique du paysage commercial belge. De l’avis de plusieurs observateurs, Carrefour est même l’un des retailers les plus présents sur le territoire, et sans doute l’un de ceux qui entretiennent la relation la plus structurée avec le tissu économique local.
Plus de 16.000 emplois directs … et des milliers d’emplois indirects, fournisseurs locaux, prestataires de service et agriculteurs
L’entreprise exploite dans notre pays, via un modèle intégré, 40 hypermarchés, 43 supermarchés Carrefour Market, ainsi que le “marché des gourmets” premium que représente le magasin bruxellois Rob. Il faut y ajouter le parc de magasins franchisés, qui compte 306 supermarchés Carrefour Market et 323 Carrefour Express. Ceci porte le parc total à 713 magasins, même si l’entreprise préfère évoquer “plus de 700 points de vente”.
Sur son propre périmètre, Carrefour Belgique emploie pas moins de 6.033 collaborateurs directs, dont environ 800 au siège à Zaventem. En y ajoutant le personnel des magasins franchisés, l’entreprise évoque un total de 16.000 personnes travaillant sous la bannière de Carrefour. Ces chiffres font du distributeur le troisième grand retailer sur notre territoire (derrière Colruyt Group et Ahold Delhaize) et l’un des plus grands employeurs privés du pays.
Le chiffre de 6.033 collaborateurs directs peut évidemment paraître relativement modeste au regard de la taille du parc. Mais ceci s’explique par une particularité : Carrefour ne détient plus ses plateformes logistiques. Dépôts et transport sont confiés à des sous-traitants. Kuehne+Nagel, Greenyard, GXO, Distrilog… La logistique repose sur une architecture contractualisée et pluriannuelle. Carrefour Belgique travaille notamment avec le transporteur Jost, qui met à disposition une moyenne quotidienne de 122 chauffeurs hors pics. Ce modèle allège la structure salariale interne, mais élargit l’impact économique indirect. Derrière Carrefour, il y a des entrepôts, des chauffeurs, des prestataires, des volumes agricoles et des flux industriels. L’empreinte dépasse donc largement les murs des magasins.

Un acteur structurant pour les producteurs belges
Carrefour a également multiplié ces dernières années les initiatives visant à renforcer son ancrage local. L’enseigne met notamment en avant son programme Act for Food, un plan aussi brillant que complexe, destiné à accélérer la transition alimentaire. L’enseigne Carrefour travaille avec un large panel de producteurs belges selon une charte d’engagement bien précise, définie en 2012. Au total, ces producteurs sont au nombre de 1.000 et s’organisent sur trois niveaux.
D’abord, les producteurs locaux, situés dans un rayon de 40 km autour du magasin. Ces producteurs livrent eux-mêmes les magasins en direct. Les prix sont alors négociés directement avec les gérants de magasin et non via la centrale d’achat. Selon les points de vente, plusieurs centaines de références peuvent provenir de ces circuits (très) courts. À en croire les responsables de l’enseigne, les magasins les plus performants réalisent 3,5 % de leur chiffre sur les produits locaux. Les produits locaux représentent environ 2 % de pénétration des ventes et connaissent une croissance annuelle d’environ 15 %. Le concept a dans un premier temps été implémenté en Wallonie et il est notamment très développé en Province de Liège. Le Limbourg est également très performant.
Ensuite, il y a les producteurs régionaux, c’est-à-dire d’anciens producteurs locaux qui souhaitent livrer plus de magasins et pour qui le rayon de 40 km ne s’applique plus puisqu’ils sont intégrés dans un circuit élargi. Enfin, les producteurs belges nationaux qui livrent tous les magasins en Belgique via la centrale d’achat.
Du gouda et du brie 100 % belge : un symbole ?
L’exclusivité entre Carrefour et ses producteurs est interdite. Un producteur ne peut pas dépendre de Carrefour à plus de 30 % de son chiffre d’affaires. Cette règle vise à protéger l’indépendance des producteurs et à éviter les risques juridiques en cas de faillite. “Ce modèle offre davantage de liberté, une relation plus équilibrée, une protection contractuelle et le respect de l’autonomie des producteurs”, insiste Pascal Léglise, responsable CSR chez Carrefour Belgique.
Même si Carrefour constitue un débouché important pour de petits producteurs qui n’ont pas une production suffisante pour fournir tous les distributeurs, la règle des 30 % limite leur dépendance et réduit le risque. Dans son assortiment, Carrefour souligne également la forte présence de produits belges : 95 % de la viande est d’origine belge, tout comme la totalité du pain et la quasi-totalité des œufs. Plus récemment, un gouda belge et un brie belge sont venus compléter les références traditionnellement importées des Pays-Bas ou de France. Tout un symbole au sein d’un groupe français.
Un producteur ne peut pas dépendre de Carrefour à plus de 30 % de son chiffre d’affaires.
Car au fond, derrière les débats sur la stratégie du groupe, la rentabilité de sa filiale belge et le sort que lui réservera la France, un autre sujet interpelle les observateurs : le rôle de Carrefour dans l’économie belge plus largement. Pour Bruno Colmant, économiste belge, Carrefour dépasse largement le statut d’une simple filiale d’un groupe international. “Carrefour, c’est d’abord une grande entreprise historique en Belgique”, relève-t-il. “On doit se rappeler que c’était à la base le premier modèle de grands magasins après la Seconde Guerre mondiale.”
Selon lui, l’enseigne a progressivement contribué à structurer un véritable écosystème économique. “Cela a créé un écosystème, en termes d’emploi, en termes de domestication de la consommation intérieure, extrêmement important. Il y a une fonction économique intrinsèque à Carrefour Belgique qui est absolument incontestable”. Cette importance dépasse, on l’a vu, largement les seuls magasins. Les économistes estiment généralement qu’un emploi dans la distribution génère entre deux et cinq emplois supplémentaires dans la chaîne de valeur (fournisseurs, logistique, services…), selon le degré d’intégration locale. Autant dire que l’impact de Carrefour en termes d’emplois en Belgique pourrait être estimé à 80.000 personnes. “C’est un écosystème d’alimentation de la consommation intérieure, enchaîne Bruno Colmant. Et la consommation alimentaire en Belgique, c’est 50 milliards d’euros !”
Dès lors, la question de l’avenir de Carrefour en Belgique ne se résume pas seulement à la stratégie d’un groupe international. Elle touche aussi à l’équilibre du secteur du retail dans son ensemble. “Si Carrefour quittait la Belgique et n’était pas repris, il y aurait un risque de perte de flux économique interne à la Belgique”, estime l’économiste. Et d’insister qu’avec un actionnariat français ou non, “Carrefour reste une machine indispensable à l’économie belge !” De quoi souligner le paradoxe de la situation actuelle : pour le groupe Carrefour, la Belgique n’est peut-être plus un marché prioritaire. Mais pour l’économie belge, il s’agit d’un acteur difficilement remplaçable.
Ils font tout ce qu’il faut pour améliorer la rentabilité
“On est rentables !” C’est aujourd’hui le message que tient à faire passer Carrefour Belgique. Un retour à la rentabilité que l’on ne voit pas vraiment en bas des comptes annuels des années disponibles (les comptes 2025 n’étant pas publics au moment de rédiger ces lignes). En effet, les comptes officiels de Carrefour Belgique affichaient toujours des pertes sur l’année 2024 : 8 millions d’euros. Nettement moins, il est vrai, qu’en 2023 (19 millions) et 2022 (61,5 millions). Pour Pascal Flisch, business developer chez Trends Business Information, la stratégie de redressement fonctionne et “ils font ce qu’il faut”, mais le redressement apparaît, selon lui, plus clairement dans les flux de trésorerie que dans les résultats comptables. “Le cash-flow montre que la réelle création de valeur était déjà positive en 2023. Après une année 2022 très difficile, les flux se redressent rapidement. En 2022 on parlait de -29,5 millions, en 2023 +21 millions et +35,5 millions en 2024. Carrefour Belgique redresse la barre.” L’analyse des comptes fait dire à l’expert que “l’amélioration de la rentabilité de Carrefour Belgique passe par des mesures de gestions assez classiques dans la grande distribution : le financement du cycle d’exploitation par les fournisseurs en allongeant sensiblement leurs délais de paiement : en 2022, on parlait de 48 jours, 43 jours en 2023 mais… 58 jours en 2024, soit quasiment le maximum légal. Ceci alors que les clients paient quasiment comptant puisque le délai d’encaissement est de 13 jours en moyenne.” À cela, il ajoute une baisse du coût salarial global et “une régression du coût des achats… malgré une inflation de 2 ou 3 %...”
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